[Interview] Y/CON 6e Édition : Guillaume KAPP

C’est lors de la sixième édition de la Y/CON du 15-16 octobre 2017 que nous avons eu l’opportunité de rencontrer Guillaume KAPP, attaché de presse et chargé de communication de l’éditeur Taifu Comics. Nous lui avons posé quelques questions autour des publications de l’année 2017.

Les propos originaux ont été recueillis par oral, et sont disponibles dans la vidéo en fin d’article. Nous les avons retranscrit et adapté pour l’écrit, et ne peuvent donc pas être considérés comme parfaitement originaux.

Bonjour Guillaume ! Pouvez-vous nous faire un retour rapide sur vos publications de l’année 2017 ?

« Cette année chez Taifu, nous avons trouvé un rythme de publication qui varie entre deux et trois titres par mois. Ça peut être aussi bien des nouveaux titres que des suites. On a essayé de faire découvrir de nouvelles auteures, comme Tohru TAGURA (l’auteure de Love Stories), ou travaillé sur des auteures que l’on a déjà publiées comme Natsuki KIZU avec la sortie de Links. Nous avons aussi publié un nouveau titre en juillet de Yuki RINGO (The first love melt in ultramarine), ou Tanaka OGERETSU qui est une auteure populaire en ce moment avec la publication d’un de ses derniers succès qui est Escape Journey.
On continue à vouloir faire découvrir de nouvelles auteures, à diversifier le catalogue avec des titres grand public, cassant un peu les codes classiques du yaoi avec toute cette nouvelle génération de jeunes auteures. Et à côté de ça, on publie des œuvres qui rentrent davantage dans les codes du yaoi, peut-être plus classique au niveau des histoires, mais qui trouvent toujours autant de lecteurs. Il faut un peu de tout : des titres soft et des titres un peu moins soft, des titres grand public et des titres un peu moins grand public. C’est ce que l’on a proposé toute l’année, et c’est ce que l’on va proposer jusqu’à la fin de l’année. »

Nous remarquons une évolution globale dans le choix des titres édités, un peu plus qualitative au niveau des thèmes abordés (acceptation de sa sexualité et celle des autres, homoparentalité, etc.) avec notamment une envie de gommer l’aspect visuel yaoi pour vous concentrer plus sur des récits accessibles à tous comme Given.

« C’est ça. C’est vrai que c’est un peu la ligne éditoriale qu’on essaye de mettre en avant. Tout d’abord, des titres plus grand public, qui cassent les codes du yaoi et qui proposent des récits qui ont un petit côté social et/ou éducatif, parlant de problèmes de société, de problèmes d’actualité… Tanaka OGERETSU parle de l’homosexualité de façon très générale avec la base de la famille, la vision de la société japonaise vis-à-vis de cette communauté, elle va parler également du harcèlement conjugal. D’un autre côté, on a Yuki RINGO qui va attaquer le thème du harcèlement scolaire avec une certaine originalité, parce qu’elle ne parle pas du harcèlement scolaire en soi mais de la reconstruction qui suit le harcèlement. Et on a Tohru TAGURA avec Love Stories qui va aborder la thématique du coming out, avec ces jeunes qui ont du mal à déclarer leurs sentiments au grand public parce qu’ils ont peur du regard des autres, ils ont peur de casser des amitiés, ou d’être mal vu par leur famille.
C’est important car ce sont des titres qui sont évocateurs, qui parlent aussi bien à une communauté, à ces jeunes qui peuvent être homosexuels, et également à des jeunes qui ne sont pas forcément homosexuels et qui ont eux aussi des difficultés à exprimer leurs sentiments, à se démarquer, à trouver leur place dans la société. C’est pour ça qu’on essaye de les publier et de les faire connaitre, pour faire évoluer le genre. C’est aussi une demande du lectorat qui veut des titres un peu plus développés et travaillés au niveau des thématiques. Et grâce à cette nouvelle génération d’auteurs qui a débuté à peu près au début des années 2010, on a de plus en plus de ce genre de titres : une grosse production au Japon s’est mise en place autour de ces différentes thématiques, et c’est, je pense, une volonté de ces mangakas de parler de ces thématiques qui reviennent de plus en plus souvent dans l’actualité japonaise. Une communauté qui a du mal à trouver sa place au Japon, mais qui se fait de plus en plus entendre, et c’est une très bonne chose. Si on peut faire ça en France via nos publications, on le fait avec plaisir. »

L’avantage, c’est que ça permet également aux jeunes qui vivent les mêmes situations que dans ces mangas publiés, de pouvoir s’en servir comme d’un mode d’emploi.

« C’est ça, comme un mode d’emploi. Se dire qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils peuvent avoir confiance en leurs proches. Il faut qu’ils parlent et qu’ils ne gardent pas ça pour eux parce que ça va encore plus les détruire de l’intérieur. Et surtout pour dire aux gens : « Stop ! Arrêtez de voir certaines personnes comme des animaux de foire, on est tous égaux quels que soient les sentiments que l’on peut ressentir, que ça soit envers le sexe opposé que le même sexe que nous. » Y’a pas de différences à faire, au contraire, c’est régresser que de penser l’inverse. »

En discutant avec les fans au fil des conventions, voyez-vous une évolution du public et de leurs attentes ?

« Oui, c’est aussi pour ça qu’on fait beaucoup de salon avec Taifu, et qu’on essaye d’être au plus proche de notre public aussi bien par ce biais que sur les réseaux sociaux, parce que ça nous permet d’avoir un réel contact. C’est une stratégie que l’on met en place depuis pas mal de temps, car Taifu, c’est la maison d’édition en France qui fait le plus de salon. On tourne entre 10 et 15 salons par an quand même, avec des salons vraiment dédiés à Taifu Comics comme la Y/CON. Ça permet de rencontrer notre public, de discuter avec lui, de parler de tout avec la plus grande transparence possible. Et quand ils ont des propositions de titres, on est conscient qu’en tant qu’éditeur, on est un peu dans une tour : si on ne sort pas de cette tour, on reste cantonné et on a une vision qui est au final très fermée. On ne peut pas tout connaitre de la production japonaise, ce n’est pas possible, il y a une telle production yaoi que ça serait littéralement impossible. On est à l’écoute de tout ce que peuvent nous conseiller nos lecteurs, aussi bien par mail que sur les réseaux sociaux, mais également sur les salons. Et sur ces derniers, il y a aussi le plaisir de les rencontrer, de discuter, de casser un peu cette frontière qu’il y a entre lecteur et éditeur, et de leur parler un peu plus de notre métier. C’est aussi pour ça qu’on y va. »

Le yuri reste toujours discret en ce moment. En janvier prochain, il y aura la diffusion de la série TV de Citrus, dont vous publiez le manga depuis 2016.

Quand on a commencé à le publier, Citrus était, pas vraiment la dernière chance, mais on se disait « C’est le titre ou jamais pour le yuri en France !». L’acquisition de la licence a mis énormément de temps. Dès la sortie du volume 1, ça a été vraiment un très beau succès. Très beau succès quand on parle de publication de niche, ça n’a rien à voir avec des publications que l’on peut avoir chez Ototo avec des shônen ou seinen qui cartonnent, type Sword Art Online, Re:Zero, ou DanMachi. Sur un public de niche, c’est un beau succès, comme 10 Count est un beau succès sur un public de niche concernant le yaoi. On est très content, car les tomes 2, 3 et 4 se sont très bien vendus et continuent à se vendre. Aujourd’hui à la Y/CON, on a été obligé à plusieurs reprises de rempiler Citrus, et là, peut-être qu’on doit faire du stock pour demain.
Mais le problème de Citrus, c’est que l’éditeur qui était Ichijinsha a été racheté par Kodansha, éditeur pour lequel on ne travaille pas avec Taifu Comics. Et quand on ne travaille pas avec un éditeur, il y a forcément beaucoup de complications qui rentrent en jeu. On est obligé de tout recommencer à zéro : reprendre les contacts, se présenter, dire ce que l’on a fait, dire ce que l’on veut, et forcément les deux côtés tâtent le terrain. L’éditeur japonais doit nous faire confiance, c’est ce qui a prit énormément de temps, avec en plus la renégociation des contrats. Ce sont des choses qu’on ne peut pas vraiment dire sur les réseaux, mais c’est un travail important qui prend du temps pour être sûr que ça soit bien fait, parce que la confiance du travail est importante pour l’éditeur japonais. Tout doit être très carré, et ça met du temps. Il y a eu un délai d’un an et demi, voire deux ans entre la sortie du volume 4 et et la sortie du volume 5.
Alors la bonne nouvelle, c’est que le tome 5 de Citrus sort le 8 décembre 2017 en France : aucun soucis à avoir, la publication va reprendre, et le rythme va redevenir normal : un tome tous les trois, quatre mois. On espère que ça va continuer, que l’anime de Citrus va attirer encore plus de monde, ce qui va promouvoir le manga, et que le manga va également promouvoir la série. L’objectif, c’est de pouvoir tirer la licence vers le haut, pour qu’au final tout le monde soit content : aussi bien les fans de Citrus que les ayant droits français et japonais. On croise les doigts pour que tout se passe bien le 8 décembre (le tome est bel et bien paru). Et rendez-vous en 2018 pour le tome 6, le tome 7, et les prochains tomes. »


Sentiments et érotisme se mêlent dans Citrus.

Le 3ème volume de l’excellent thriller homo-érotique In These Words sortira début 2018. Le succès est-il toujours au rendez-vous ?

« In These Words est un des titres du catalogue Taifu Comics qui rencontre le plus de succès. Tout à l’heure, je parlais de 10 Count qui rencontre du succès parce qu’il y a un nom d’auteur derrière : l’auteure en question c’est Rihiro TAKARAI, qui est un peu un nom emblématique dans le boy’s love. Elle a une fanbase si importante que dès que l’un de ses titres sort, forcément les ventes suivent. C’est le cas pour 10 Count qui rencontre un succès phénoménale au Japon, et qui forcément, touche la France à son tour.
Pour In These Words, c’est un phénomène qui a commencé à se faire sur internet, un véritable buzz à l’époque. Les gens étaient très impatients de l’avoir en France, parce que c’est un titre qui sort de l’ordinaire. Original graphiquement, et également par son scénario, parce qu’avant d’être un boy’s love, c’est surtout un thriller psychologique, d’anticipation, et c’est ça qu’on a envie de mettre en avant, c’est très important pour nous. C’est ça qui fait que In These Words a rencontré du succès, parce qu’il a réussi à s’extirper de ce marcher de niche qu’est le yaoi, pour plaire au final à des personnes qui ne lisent pas forcément ce type de manga. Des personnes ont été attirées par la couverture, et se sont dit « Waou ! C’est quoi cette couverture avec un homme qui tient un crâne, qui me fait penser à Dexter ! », un graphisme qui ne fait pas du tout manga, se rapprochant du comics… En fait, ce qui fait les qualités de In These Words, c’est une nouvelle expérience de lecture, une nouvelle expérience graphique, qui sort complètement de l’ordinaire quand on se balade dans les rayons manga des différentes librairies. Ça attire l’œil. Après, tout dépend comment il est classé : s’il est rangé avec les yaoi, les gens se diront « Oula un yaoi ! ». Mais s’il est classé par ordre alphabétique ou autre, il n’y a pas de problèmes.
Cependant, ça reste un titre destiné à un public averti, on ne va pas le cacher. In These Words, c’est très dur aussi. C’est un peu comme du Hannibal Lecter mais avec une relation très explicite entre un serial killer et un profiler. Mais ça reste un thriller dans l’âme, et franchement, c’est un très beau titre qui cartonne en ce moment, et continue toujours à cartonner ! On attend avec impatience la sortie du tome 3, dans le courant du 1er trimestre 2018. Il y a un petit report parce qu’ il devait sortir pour la Y/CON… »

C’est les aléas de l’édition…

« C’est les aléas de l’édition, et malheureusement on y peut rien de notre côté… On est également très impatient qu’il sorte, il ne faut pas croire ! Quand il sortira, il y aura les deux éditions : la limitée et la classique. L’édition limitée est très prometteuse comme les deux précédentes, tout le monde sera content de retrouver Shinohara et Katsura dans ce 3ème opus. »


Le graphisme frôle l’excellence dans In These Words.

Et vous Guillaume, quel titre de votre catalogue publié en 2017 vous a personnellement marqué ?

« Il y a eu énormément de titres, c’est compliqué… Comme je le dis souvent je suis un très grand fan de Natsuki KIZU avec Given, et j’ai beaucoup aimé Qualia under the snow de Kanna KII qui a été publié en janvier.
Je pense que ma préférence se tourne vers Tohru TAGURA avec Love Stories. C’est vraiment un titre qui m’a ému, qui m’a vraiment touché dans la façon dont elle aborde l’homosexualité, notamment la thématique du coming out avec une mise en scène très originale. Au final, on peut dire que le tome est divisé en deux parties. D’un côté, on a le regard d’un jeune adolescent hétéro qui ne connait pas l’homosexualité, qui n’en a jamais eu affaire, qui va se renseigner afin de comprendre un peu mieux un de ses camarades de classe. Ça a un ton très juste, très délicat, un peu naïf même, mais c’est de la bonne naïveté j’ai envie de dire. Et de l’autre côté, on a un adolescent qui est homosexuel, et qui doit faire face à ses doutes, ses incertitudes, ses peurs, que l’on ressent surtout dans la 2ème partie, et c’est ça qui est beau en fait. Pas cette dualité, mais ce contraste entre les deux. Et au final, une relation va se créer entre ces deux adolescents qui ne se connaissaient pas, et qui vont prendre le temps d’apprendre à se connaitre, d’apprendre à se faire confiance, tout en ayant un regard et une ouverture d’esprit qui est naturelle et sans à priori. C’est pour ça que c’est un titre qui m’a beaucoup touché, et dont j’attends avec impatience la sortie du volume 2 pour savoir ce que nous proposera Tohru TAGURA, parce qu’il y a vraiment un potentiel énorme avec ce titre. »


Hasegawa et Yoshinaga, de l’excellent manga Love Stories.

Un dernier message à faire passer aux lecteurs ? Et à ceux qui sont encore à la Y/CON ?

« Pour les personnes de Y/CON, on vous donne rendez-vous demain pour la dernière journée. On a encore du stock sur les avant-premières des nouveautés d’octobre et sur les nouveautés de novembre que l’on a annoncé sur les réseaux sociaux. Je pense notamment à Neon Sign Amber de Tanaka OGERETSU, à Color Recipe de HARADE, et surtout à Void de Ranmaru ZARIYA. Trois belles nouveautés qui vous attendent sur notre stand et qui sont à retrouver en librairie le 26 octobre pour les 2 premières, et le 23 novembre pour la dernière. On vous promet encore de très belles choses pour cette fin d’année, mais surtout pour 2018. On a un line-up qui se met en place avec de belles surprises, de belles découvertes, et de gros coups de cœur éditoriaux. »

Merci Guillaume d’avoir accepté cette interview !

« Merci à vous ! »

Propos recueillis en octobre 2017 par l’équipe de MangAnime lors de la Y/CON du 15-16 octobre 2017.
Retrouvez Guillaume KAPP sur le site de Taifu Comics, ou sur son Twitter.

Retrouvez notre analyse de Love Stories et notre chronique de Qualia under the Snow sur notre site.

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À propos Dareen

Les animes, les mangas, l'anisong, c'est sa passion ! Quand il ne rédige pas pour MangAnime, il s'occupe en travaillant sur son site web : Digiduo, l'Information Digimon Francophone.

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