[Chronique] Love Stories – Coming-out, honnêteté, et estime de soi

Titre Love Stories
こいものがたり
koimonogatari
love_stories_cover
Auteur 田倉トヲル Tohru TAGURA
Volumes 1 (en cours)
Éditeur Taifu Comics (France)
Gentosha (Japon)
Première parution 27/04/2017 (France)
22/05/2013 (Japon)
Prépublication RuTile
Genre Tranche-de-vie, romance
Synopsis de l’éditeur :

Quand Yuiji Hasegawa apprend accidentellement que son camarade de classe, Yamato Yoshinaga, est gay, il comprend rapidement que le regard de ce dernier est tourné vers un amour impossible. Faisant partie du même groupe de travail, les deux garçons apprennent à se connaître et à s’apprécier. De son côté, Yoshinaga est terriblement sérieux dans sa réflexion sur ses sentiments et sa manière de se comporter. Le bonheur semble bien loin, néanmoins, Hasegawa fait ce qu’il peut pour le soutenir.

Hasegawa est le lycéen type : il a une copine et vit avec insouciance. Décontenancé en découvrant le secret de Yoshinaga, il finira par le soutenir afin de l’amener à s’accepter et à trouver le bonheur. Yoshinaga est un garçon taciturne qui reste en retrait de ses camarades, car il ne souhaite pas que ceux-ci découvrent son homosexualité. Mal dans sa peau, il souhaiterait se confier à ses amis mais manque de courage pour le faire.

Première sortie française pour un manga de Tohru TAGURA, auteure principalement connue au Japon pour ses illustrations. Loin d’être une novice dans le métier, elle travaille en tant que professionnelle depuis 2008 sur différents formats : romans, CD dramas, clips, tous typés bishônen ou boy’s love.

Ces travaux-là ne l’empêchent pas d’exprimer sa passion pour l’amour au masculin, à travers de courtes histoires romantiques dans Cello Mellow, ou par la description d’un amour ambigu entre deux frères dans Haikei, Niisan-sama. Beaucoup de sensibilité mais surtout de légèreté dans des récits qui n’ont d’autre but que d’attendrir le lecteur par la pureté des sentiments évoqués.

Avec Love Stories, l’auteure passe un cap supérieur en inscrivant son histoire dans un cadre plus réaliste, où les souffrances communes de l’adolescence se mêlent aux difficultés d’assumer son identité sexuelle, dans une société peu ouverte sur la différence.

« Ça serait bien qu’il soit heureux, un jour. »

Le récit débute du point de vue de Hasegawa. Lui qui évoluait dans un environnement hétéronormé sans trop se poser de questions, il est ébranlé en apprenant qu’un de ses camarades, Yoshinaga, est gay. Tout de suite, de nombreuses interrogations légitimes l’assaillent. Comment serait-ce possible qu’un garçon puisse en aimer un autre ? Ne souhaitant pas trop s’impliquer dans des histoires qui ne le concernent pas, bien loin de ses petites préoccupations de lycéen modèle, il va pourtant vite se retrouver à fréquenter son camarade plus intimement, car touché par sa simplicité et sa détresse invisible aux yeux de tous.

Hasegawa est donc un personnage bienveillant qui apportera un soutien moral très important à Yoshinaga. Il sera une oreille qui, avec le moins de préjugés possibles, va recueillir toute la détresse de son ami, pour ensuite l’encourager à avancer dans la vie. Mais il évoluera lui aussi au fur et à mesure du récit, en apprenant à être bien plus honnête avec ses sentiments qu’il ne l’est actuellement.

La majorité des lecteurs s’identifieront facilement en Hasegawa, un personnage qui va découvrir la réalité de l’homosexualité au quotidien, brisant de nombreux aprioris au fil de ses introspections. Les autres, ayant eux-mêmes été déjà confrontés à ces problématiques dans leurs vies, se retrouveront en Yoshinaga, ce garçon touchant et introverti dont les expressions du visage ne laissent aucun doute sur les nombreux conflits intérieurs qui le rongent.

Le point de vue narratif alterne entre ces deux protagonistes, ce qui a pour effet d’approfondir leurs réflexions intimes, décrivant ainsi la lente évolution de mentalité qui va s’opérer au fil des pages. Mais contrairement à d’autres titres s’adressant au grand public avec un ton plutôt pédagogique, l’œuvre de Tohru TAGURA décrit le quotidien sans réellement y prendre part, laissant aux lecteurs le soin de saisir par eux-mêmes la complexité de leurs adolescences.

« Je ne pensais pas qu’il était dans le déni de lui-même à ce point. »

Malgré une ambiance très chaleureuse, ce titre évoque un sujet très grave qui touche une proportion importante de la population. Combien d’entre-nous sont véritablement capables de définir et comprendre les enjeux d’un coming-out ? À quelles difficultés font face tous ces jeunes homosexuels lors de leur scolarité, sous le jugement de leurs camarades ?

La réalité est qu’en France, le malaise des adolescents vis-à-vis de leur sexualité n’est pas à prendre à la légère. Ils sont 3 à 4 fois plus à se suicider que les autres. On parle même d’un 1 jeune sur 3 ayant tenté de mettre fin à ses jours ! Une détresse sociale également forte au Japon, où les droits ne sont pas aussi avancés qu’en France. On peut ainsi penser au phénomène de l’ijime (harcèlement) qui effraie ceux ne se sentant pas dans les normes, qui se retrouvent à vivre dans le moule en refoulant leurs sentiments.

Et c’est exactement ce que fait Yoshinaga, qui cache sa sexualité aux yeux de tous, en gardant une certaine distance avec ses camarades afin de ne jamais se faire démasquer. Cette situation a un impact négatif sur lui-même, car rongé par son secret, il a du mal à s’épanouir, se perdant dans une solitude qui ne lui apporte aucun réconfort.

Lorsque Hasegawa découvrira la vérité, Yoshinaga sera si anxieux qu’il ne pourra fermer l’œil de la nuit. L’angoisse d’être rejeté par les autres, d’être insulté sur sa virilité… la peur d’affronter la libéralisation de la parole homophobe combinée aux normes hétérocentrées de la société. Il y a un cruel manque de repères pour ces jeunes, qui ne voient pas suffisamment de positif dans cette sexualité souvent cataloguée comme une déviance. Un sentiment de honte difficile à concevoir pour ceux qui ne partagent pas leur situation. À un âge où leurs sentiments sont à fleur de peau, ces adolescents sont plus exposés à cette violence morale et méritent plus de soutien.

« Ce serait génial qu’on puisse devenir amis comme ça, normalement. »

Récit positif sur l’acceptation, ce manga n’est évidemment pas dépourvu de tendresse. Quelques câlins, chastes, chaleureux, sont présents afin de réchauffer les protagonistes, ainsi que le lecteur par la même occasion. Très souvent dans le boy’s love, les hormones prennent le dessus en apportant une tension sexuelle dans le récit. Dans Love Stories, l’auteure déconstruit ce procédé en jouant sur ces codes : les rares rapprochements physiques sont dénués de sous-entendus car ils ne sont que la manifestation d’une amitié sincère entre les deux protagonistes. Cette chasteté rend ces scènes terriblement attendrissantes !

Et s’il était au départ méfiant, c’est bien Hasegawa qui ira au contact de Yoshinaga pour le mettre à l’aise, à travers un contact physique (le prendre par l’épaule, le laisser dormir sur lui devant tout ses camarades, etc.), sans aucun complexe. Il n’y a pas lieu de se sentir agressé dans sa virilité lorsque l’on est au contact d’un homosexuel, et voir ces derniers comme n’importe quel être humain est la vraie clef du respect qu’ils réclament depuis toujours.

C’est peut-être même la plus grande crainte de ces jeunes, que d’être catalogués comme une classe marginale de la population. Il suffit de penser à cette façon honteuse dont Hasegawa regardait Yoshinaga en premier lieu, sa méconnaissance de la sexualité l’amenant vers des réflexions maladroites. Yoshinaga souffre énormément de cette problématique, car il ne se sent pas différent des autres. Et quelque part, Hasegawa va y apporter une réponse. Lui qui sort avec une fille sans trop se poser de questions, il remarquera que ses sentiments envers elle ne sont pas sincères. Il sera alors quelque peu jaloux des sentiments purs et innocents de Yoshinaga, quand celui-ci évoque toute l’affection qu’il porte à l’un de ses camarades, un amour à sens unique. Le genre et le sexe sont secondaires lorsqu’il est question d’amour, ce sont les sentiments qui comptent le plus.

« Le plus important, c’est que tu te sentes bien. »

Si Yoshinaga n’accepte pas encore son orientation, d’autres l’assument depuis bien longtemps. Dans ce volume, on découvre ainsi Sakura, un lycéen ayant accepté depuis bien longtemps son attirance pour la gent masculine. Il cumule même plusieurs copains dans le seul but de profiter du plaisir charnel, sans aucun sentiment derrière. Tout le contraire de l’idéaliste Yoshinaga, qui préfère rêver d’une relation sensible et romantique. Mais la maturité de Sakura montre ses limites quand il s’agit de s’assumer vis-à-vis de ses parents et ses camarades. Se confronter à des soucis qu’il ne souhaite pas gérer n’est pas à l’ordre du jour, surtout qu’il ne voit pas pourquoi il devrait en souffrir.

En discutant ensemble, une amitié naîtra entre Yoshinaga et Sakura, qui pourrait même se transformer en histoire d’amour dans les volumes à venir. Partager ses souffrances et ses doutes avec quelqu’un comme soi, c’est ce dont chaque jeune a besoin pour ne pas se sentir exclu. Il est à noter que ces deux-là partagent un autre point commun, celui d’avoir connu une déception amoureuse en s’éprenant d’un hétéro. Une situation bien triste qui a des répercutions bien plus importantes qu’on ne pourrait le penser au premier abord.

Le coming-out est un processus intime, amenant un individu à accepter son orientation sexuelle. Plus ou moins long, chaque étape de ce dernier doit être franchie avec confiance. C’est pour cette raison que le outing est tant redouté, car il confronte le jeune directement au monde entier sans qu’il ne soit réellement prêt à y faire face. Yoshikawa a eu de la chance, car il s’est fait découvrir par Hasegawa qui préféra garder le secret. Il a eu peur, de son image, de son avenir, de ne pas savoir comment réagir, et pourtant après avoir été tourmenté toute une nuit, tout allait mieux. Un immense soulagement, une sensation de liberté jamais éprouvée auparavant, comme si le monde était à sa portée.

L’oppression plus ou moins consciente de notre société écrase toutes ces jeunes personnes, qui ne demandent pourtant qu’à connaitre le goût du bonheur sans devoir affronter les nombreux mépris et comportements homophobes de leurs semblables. Ce combat est loin d’être terminé, et il faudra encore beaucoup de courage à Yoshinaga et aux jeunes homosexuels du monde entier pour pouvoir se regarder dans la glace, sans honte.

Trouver un titre aussi subtilement engagé dans la ligne éditoriale de Taifu Comics n’est pas innocent : le but avoué est non seulement de plaire à un public plus mature cherchant des œuvres plus abouties, mais également de faire avancer les mentalités via des lectures divertissantes, mais intelligentes et positives. En 2017, encore trop peu de titres sont mis en avant pour faire découvrir aux jeunes lecteurs la réalité de l’homosexualité au quotidien. La tolérance est une chose, la compréhension et l’écoute en sont une autre.

La sexualité à l’adolescence est un sujet immensément complexe et éprouvant, qui mérite d’ailleurs bien plus qu’une simple lecture pour en saisir la profondeur. Malheureusement, seul un public d’initiés aura l’occasion de découvrir cette œuvre alors qu’elle mérite une diffusion bien plus large, à l’instar de ce que font les éditions Akata avec des titres comme Éclat(s) d’âme qui rencontre un succès public et critique. Mais qui sait, peut-être qu’un jour Love Stories aura la popularité qu’il mérite, et sera par exemple présenté dans des établissements scolaires pour évoquer ces sujets encore tabou ? Vu la pertinence de son propos et la qualité du titre, ce n’est pas improbable.

Atypique sur le marché, la lecture de ce titre devient même indispensable pour peu que l’on souhaite entrer dans les profondeurs des tourments de la jeunesse homosexuelle. Solitude, baisse de l’estime de soi et recherche de ses aspirations, des thèmes universels qui nous ressemblent et nous rassemblent. La justesse des problématiques évoquées inscrit ainsi ce titre dans cette nouvelle vague d’auteurs de Boy’s Love misant sur le réalisme plutôt que la fantaisie.

koimonogatari 1 © tagura tohru 2015 – gentosha comics inc., tokyo.

Facebook Comments

À propos Dareen

Les animes, les mangas, l'anisong, c'est sa passion ! Quand il ne rédige pas pour MangAnime, il s'occupe en travaillant sur son site web : Digiduo, l'Information Digimon Francophone.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.