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[Chronique] Perfect World T.1 & T.2 – Aimer sans conditions

Auteur Rie ARUGA (dessins & scénario) perfect-world-cover-1
Titre original パーフエクトワールド Perfect World
Éditeur Akata (France)
Kodansha (Japon)
Prépublication Kiss
Première parution 13/10/2016 (France)
24/03/2014 (Japon)
Genre Romance, drame
Synopsis de la série (éditeur) :

Tsugumi, à 26 ans, travaille au sein d’une entreprise de design d’intérieur. Un soir, lors d’une soirée de travail, quelle est sa surprise de retrouver autour de la table Ayukawa, son amour de lycée ! Mais depuis la fin de leurs études, le jeune homme, impliqué dans un accident, est en fauteuil roulant. Certaine que jamais elle n’aura la force (et l’envie) de fréquenter un homme « au corps amoindri », la jeune femme va pourtant sentir quelque chose bouger en elle…

Lorsque les éditions Akata annoncent une nouvelle licence, on s’attend à découvrir un titre méconnu dans l’hexagone mais proposant des thématiques fortes, voire engagées (voir notre chronique sur Le mari de mon frère). Perfect World ne déroge pas à la règle et n’est pas un simple divertissement, puisqu’il évoque le handicap. C’est donc, une nouvelle fois, un mini-événement dans l’univers de l’édition francophone de manga.

perfect_world_extrait_01Nous suivons l’histoire sentimentale d’un couple atypique. Tsumugi, une jeune adulte, va retrouver son amour secret de jeunesse : Ayukawa, l’un des garçons populaires du lycée. Malheureusement, celui-ci est dorénavant déficient moteur après avoir perdu l’usage de ses jambes dans un accident. Un couple peut-il se créer, et surtout perdurer, lorsqu’une moitié possède un handicap ne lui permettant pas de vivre sa vie comme il la souhaite ?

Les éditions Akata ont eu la pertinence de licencier un titre traitant de l’invalidité, car elle est trop peu représentée dans les fictions, et encore moins quand elle concerne un protagoniste. Ayukawa, qui aura les jambes paralysées jusqu’à la fin de sa vie, est bien obligé d’accepter cette situation, ainsi que de faire de nombreux d’efforts dans le but de pouvoir réussir ce qu’il entreprend. Se déplacer en fauteuil roulant, subir le regard des autres, déprimer, faire le deuil d’une partie de ses rêves… Son quotidien n’est pas facile, nous le découvrons par les yeux de sa chère et tendre Tsumugi. Sans pour autant tomber dans l’excès, rien ne nous est épargné. Il n’est pas question non plus de passer sous silence divers problèmes de santé que peuvent rencontrer les handicapés moteurs. Dès le départ, Ayukawa a une vilaine escarre au dos, la plaie étant montrée de manière très crue à Tsumugi et également au lecteur. Ce titre permet subtilement d’éclairer tout un pan de vie trop méconnu du public, sans jamais être pédagogique. Rie Aruga s’est renseignée auprès de corps médicaux afin de dépeindre au mieux ce que vivent ces malades, aussi bien à l’hôpital que dans la vie quotidienne.

perfect_world_extrait_02Cependant, il ne faut pas oublier que Perfect World reste avant tout une histoire d’amour. Publié dans le magazine Kiss de type josei, le lectorat cible est plutôt âgé, ce qui explique pourquoi l’auteure a choisi de raconter cette histoire via deux jeunes adultes, matures et déjà actifs dans la vie professionnelle. Malgré ses nombreuses faiblesses, Ayukawa correspond aux standards actuels du prince charmant : poli, séduisant, courageux et protecteur, du moins mentalement. Tsumugi, elle, est une héroïne simple, adorable et travailleuse à laquelle les lectrices peuvent facilement s’identifier. C’est étonnant de constater que si la notion d’invalidité n’était pas présente dans le récit, cette histoire ne serait qu’une romance classique. On y retrouve d’ailleurs toutes les péripéties habituelles du genre : les prétendants qui s’enchaînent, les parents pas forcément sympas, comment concilier vie amoureuse et vie professionnelle…
Sans jamais tomber dans le pathos, la notion d’handicap reste très ancrée dans cette romance. Les difficultés de leur relation tournants principalement autour de choix, de frustrations même, que leur impose cette situation et les empêche de vivre un amour exactement comme ils le voudraient. Parfois même, c’est ce qui va donner une saveur totalement unique à certaines scènes. Par exemple, Tsumugi va être approchée par un autre homme, en pleine santé, qui cherchera à sortir avec elle. Et forcément, elle doute. Son choix ne se résume pas à choisir entre deux beaux garçons, mais entre deux trains de vie différents. Préférera-t-elle vivre une vie facile et rangée avec le premier, ou suivre ses sentiments envers le second en sachant pertinemment qu’elle en souffrira à l’avenir ? C’est subtil et cela permet au lecteur de se poser lui-même la question quant à ses propres choix, et ceux qu’il fera à l’avenir. Mais ne voyons pas que du malheur dans cette histoire, il y a également beaucoup de joie et d’amour qui feront vibrer votre cœur.

perfect_world_extrait_03Mais résumer Perfect World aux seules difficultés d’être invalide serait passer à côté de toutes les thématiques dont regorge ce récit. Ayukawa est à l’opposé du modèle que la société tend à nous imposer. Il n’est pas ce mâle dominant et ne le sera jamais, devenant ainsi un symbole d’impuissance. Le second volume approfondit cet état, notamment avec la scène où Tsumugi annonce à ses parents qu’elle est en couple avec un déficient moteur. La réaction de son père est effroyable et touche profondément. Plus fort même, il est évoqué la problématique de l’impuissance sexuelle de l’homme, symbole ultime de virilité. Quel est l’intérêt de sortir avec un homme probablement incapable de rendre sa partenaire heureuse sexuellement et ainsi de ne pouvoir concevoir un enfant ensemble ? Pour le moment, Rie Aruga ne nous donne pas de réponse, mais il est très probable que ce sujet revienne sur le tapis très prochainement dans son œuvre.

perfect_world_extrait_04À travers cette œuvre, l’auteure parle à ses lecteurs. Le couple n’est pas toujours composé d’un homme fort et d’une jolie femme, tous deux en bonne santé. Être amoureux, c’est accepter l’autre tel qu’il est, pour ce qu’il est. Une relation, c’est accepter toutes les responsabilités qui en résultent. La multitude de personnalités et de caractéristiques physiques des personnes donnent tout le cachet à un couple, qui ne sera jamais parfait tel qu’il est décrit dans les fictions à l’eau de rose. C’est ce qui fait peur aux partenaires, à leurs familles, à leurs proches. Voilà pourquoi malgré le thème du handicap, il est possible de se retrouver dans les personnages, car leurs difficultés restent les mêmes que les nôtres. Même si ce manga est avant tout destiné aux femmes, le lecteur masculin pourra aisément s’identifier à Ayukawa, car comme lui, il ne sera jamais parfaitement dans les normes de masculinité imposées par la société. Il se posera les mêmes questions : « Serais-je capable de rendre ma partenaire heureuse ? M’acceptera-t-elle tel que je suis ? Quel avenir pour nous ? ». Finalement, nos problématiques sont les mêmes.
La vie est faite d’incertitudes et la situation décrite dans cette histoire pourrait très bien nous arriver un jour, puisque personne n’est à l’abri d’un accident. Mais ce manga est également porteur d’espoir, car il reste une vie derrière toutes ces difficultés.

Le trait de Rie Aruga est assez fin, aux tons clairs et doux. Rien de transcendant dans le découpage et la mise en scène, c’est simplement efficace sans bousculer nos habitudes. Les très belles couvertures interpellent le lecteur, lui donnant envie de débuter la lecture.
Le format du livre est dans la lignée de ce que propose l’éditeur dans ses collections shôjo : souple et léger, pour une prise en main et une lecture très agréable.

Difficile de ne pas recommander ce titre. Très touchant, Perfect World prend le pari de concilier la romance avec le handicap. C’est un magnifique plaidoyer sur le don de soi et le respect d’autrui.
De la même manière que Le mari de mon frère sur le thème de l’homosexualité, il serait bon que cette œuvre rencontre un réel succès et soit conseillée au plus grand nombre. Montrer le handicap dans ses notions les plus intimes et les plus tabous, c’est surtout l’humanisation de la personne qui rend cette œuvre si forte, si unique.

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Perfect World © Rie Aruga 2014 / Kodansha.

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À propos Dareen

Amateur de mangas, animes, anisongs, et de whisky. Également administrateur de Digiduo, l'Information Digimon Francophone.

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